Alienor Oval

Auteur

21/02/2017

Strates



Au début, même si on s’en agace parfois, on sourit. N’est-il pas une sorte d’intellectuel inapte à l’organisation de son espace de vie et de travail ? Las de contingences matérielles du quotidien, il se laisse tout entier absorber par son propre esprit, nimbé de brumes liquoreuses qui semblent définitivement le couper du monde. Et puis, c’est un fantaisiste, il ne fait rien comme les autres. Il possède un esprit vif, un regard acerbe sur ce qui l’entoure, un humour tranchant et implacable, une parole qui se limite à l’essentiel, toujours juste, mais qui ne s’aventure guère dans les obscures contrées de la bienveillance, du conseil avisé, du mot réconfortant, de la déclaration amoureuse. L’empathie est absente de son mode de pensée. De façon étrange, autant les paroles sont ciselées, autant les gestes sont, en toutes circonstances, gauches, maladroits, inappropriés et le font paraître tel l’albatros du poème de Charles Baudelaire. Aussi fonctionne-t-il à l’économie, se dispensant de tout acte superflu, évoluant dans l’espace comme dans le prolongement de sa pensée, ignorant tout ce qui pourrait gêner cette réflexion en mouvement perpétuel.
Des vêtements qui jonchent le sol d’une chambre ne présentent rien d’inhabituel, pas plus que des objets éparses, négligemment posés ça et là, plutôt que d’être rangés à la place qui leur incombe. Et puis, au bout d’un moment, l’insolite prend place dans le quotidien, lorsque tout rangement s’avère n’être qu’un empilement de couches successives de vêtements, de papiers, de livres, de dossiers divers et qu’il faut un véritable talent d’archéologue pour dénicher la relique convoitée, enfouie sous de nombreuses strates. Le sourire se fige lorsque le désordre s’institue en norme imposée et qu’il faut déployer davantage d’énergie chaque jour pour l’empêcher de s’étendre plus encore. La bataille est âpre pour quelques centimètres préservés. L’autre, le fantaisiste, le beau penseur devient l’ennemi, la cause de tous les soucis, celui qui imprègne chaque pièce de la maison de son insupportable désordre. L’hostilité règne désormais. L’épouse, autrefois parfaite maitresse de maison, reconnue comme telle par ses pairs, serre les dents et s’acharne avec la force du désespoir à lutter contre les accumulations d’objets qui jalonnent la maison. Ces choses qui lui paraissait insignifiantes jadis, la veste jetée négligemment sur le canapé, les chaussettes au pied du lit, la tasse de café vide sur la table de la cuisine, aujourd’hui la rendent folle. Le désordre s’immisce dans sa tête. Avant, tout était à sa place. Plus maintenant. Incapable de redéfinir sa place dans un espace moins lisse, elle devient floue, l’ombre d’elle-même, se laisse gagner par la morosité. Une sensation de vide l’envahit. Elle se résigne. Lasse, elle tolère l’inéluctable envahissement du moindre espace libre de la maison par le désordre et finit même par y prendre part, négligeant ses propres penderies, tiroirs et casiers pour ce si commode empilement de toute chose sur une chaise, un fauteuil, une table ou, lorsque le déclin est achevé, à même le sol.
La résignation a cela d’exceptionnel que, même honteuse, elle reste libératrice. Enfin, dans un premier temps seulement. Ensuite, un glissement pernicieux s’installe et rien ne semble pouvoir y remédier.
Entre les murs de ce qui fut une maison bourgeoise cossue, ne restent que les bribes de l’éclat passé. Tout est figé, immobile, enseveli sous un monstrueux chaos muet. Le désordre, si anodin de prime abord, a tout recouvert, et les époux ont vu leur espace de vie rétrécir de façon drastique, suite au prodigieux amoncellement qui les entoure. Englués dans leur renoncement absolu, ils dérivent en fixant sans discontinuer une télévision parfois éteinte, sur ce canapé aux larges fleurs brodées sur lequel, entre deux hautes piles d’ancestrales revues, il leur reste une petite place pour s’asseoir.  Secrètement, ils ont peur d’être englouti vivant par leur maison qui semble vivre en parfaite autonomie, sans qu’ils aient le moindre besoin d’interagir avec elle. Lui cogite en permanence, mais ses pensées se cognent contre les murs poussiéreux, ricochent sur des piles de magazines. Il tourne en rond. Ses réflexions ne s’aventurent pas plus loin que ce minuscule bout de canapé miteux. Elle a fini par devenir un objet, par faire partie du canapé. Elle est le canapé. Et, même si cela ne ressemble pas vraiment au bonheur, au moins, elle ne souffre plus, elle savoure son anesthésie définitive et attend docilement que le temps passe et les délivre de cet étrange enchantement. Bien sûr, ils ont peur que cette immobilité les fasse tout à fait disparaître, mais au fond, ils auraient encore bien plus peur de bouger désormais.

© 31/07/2016 - Aliénor Oval